La Tunisie entre ambition climatique et limites structurelles : Une mise en perspective croisée de la CDN 3.0 et de la Résolution A/80/L.65 de l’Assemblée générale des Nations Unies

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La Convention Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques est l’une des trois “Conventions de Rio” adoptées lors du fameux “Sommet de la Terre de Rio de Janeiro” en 1992 sur l’environnement et le développement. Dans un contexte où les preuves scientifiques sur l’effet des émissions de gaz à effet de serre étaient nettement moins nombreuses qu’aujourd’hui, 197 pays sont arrivés à un consensus sur la nécessité de stabiliser les concentrations de gaz “à un niveau qui empêche toute perturbation [induite par l’homme] du système climatique”.

Selon cette Convention, les pays industrialisés, principalement les pays membres de l’Organisation de Coopération et de développement économique (OCDE), s’engagent à faire de leur mieux pour réduire les émissions de gaz à effet de serre sur leur territoire mais aussi à soutenir financièrement, conformément à un système de subventions et de prêts préétabli, les activités contre le changement climatique dans les pays en développement. Cette Convention de Rio reconnaît depuis 1992 l’importance d’instaurer un équilibre, bien que délicat, entre les exigences climatiques et la préservation du développement économique qui est particulièrement indispensable pour les pays en voie de développement.

La Tunisie, étant partie “non-Annexe I” à la Convention depuis 1993, s’engage à mettre en œuvre des stratégies nationales de réduction des émissions de gaz à effet de serre et collabore activement avec les autres Etats parties à l’échelle internationale en fournissant des rapports périodiques, conformément aux dispositions de la Convention, sur les efforts nationaux entrepris en matière de lutte contre le changement climatique.

Lors d’un séminaire organisé à Tunis les 16 et 17 mai 2026, La Tunisie a dévoilé sa troisième Contribution Déterminée au niveau National (CDN 3.0) pilotée par le ministère de l’environnement et soutenue par le Programme des Nations Unies pour le Développement en Tunisie. Cette feuille de route s’inscrit dans le cadre de la réaffirmation de l’engagement tunisien dans la mise en œuvre d’une politique climatique transparente, juste et inclusive et “vise l’accélération de la transition vers une économie bas-carbone et résiliente au changement climatique”.

La CDN 3.0 vise à réduire l’intensité carbone de l’économie nationale de 62% et à accélérer la transition énergétique avec la mise de l’eau et de l’agriculture en tête des priorités d’adaptation. Cet instrument a été élaboré de concert avec le plan national de développement 2026-2030 dans un contexte où l’économie nationale demeure vulnérable face aux crises environnementales récurrentes. Ce plan alliant décarbonisation absolue, développement durable et protection des populations vulnérables affiche une ambition suscitant un scepticisme somme toute motivé.

Premièrement, la mise en œuvre de cette feuille de route nécessite selon le 4ème point alinéa 3 de la CDN 3.0 une mobilisation de ressources financières estimée à 55 milliards USD, soit 161.3 milliards de dinars tunisiens sur une période de 10 ans (de 2026 à 2035). Ces financements dépendants fortement de l’appui international (74%) sont répartis entre les mesures d’adaptation aux changements climatiques et les politiques d’atténuation des émissions de gaz à effet de serre tandis que la Tunisie s’engage à fournir 26% de ses besoins de financements nationaux.

Il saute aux yeux que le succès de la CDN 3.0 reste tributaire du soutien financier international, un point qui est particulièrement préoccupant dans un contexte où les promesses de financements antérieures faites à la Tunisie par le Fonds Vert pour le Climat, l’organe financier rattaché à la même Convention cadre, tardent à être tenues.

Le 20 mai 2026, quatre jours après la présentation de la troisième CDN, la Tunisie s’est abstenue de voter la résolution A/80/L.65 adoptée par l’Assemblée Générale de l’ONU qui fait passer le non-respect des obligations climatiques au rang d’acte illicite et ouvre le droit à la réparation intégrale pour les Etats lésés.

Une abstention qui interpelle car la Tunisie a affiché, quelques jours plus tôt, une CDN audacieuse ayant suscité l’approbation de la communauté internationale et de la presse mondiale. La voir refuser, la même semaine, la “contraignabilité” juridique internationale de ces mêmes engagements au moment où leur teneur juridique vient d’être établie ne peut qu’étonner.

La Tunisie rejoint dès lors le bloc des abstentionnistes pour être le dixième pays arabe, sur 28 pays au total, qui se sont abstenus. La Tunisie a exprimé des réserves relativement à l’article 4 de la résolution relatif à la réduction de l’usage des énergies fossiles afin de limiter le réchauffement climatique mondial à 1.5° par rapport aux niveaux préindustriels. Pour la Tunisie, cette disposition est particulièrement sensible pour les pays dépendants des énergies fossiles et qui sont confrontés à des défis de développement économique.

La presse tunisienne tente de trouver une explication à ce comportement assez étonnant de la part de la Tunisie. Certains justifient cette prise de position par le refus de la Tunisie de s’engager dans une voie qu’elle estime susceptible de freiner ses efforts de développement et de compromettre la stabilité des prix sur son marché intérieur, et ce malgré l’urgence de la crise climatique.

De notre point de vue, cette incohérence n’est pas accidentelle. Il s’agit d’une représentation fidèle de ce que la Tunisie est prête à promettre et de ses possibilités d’action mais surtout de ses limites réelles conditionnées par la nature même de ces actions.

La CDN 3.0 présentée par la Tunisie n’est qu’un simple acte unilatéral adossé à une obligation procédurale prévue par la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques et donc acceptée par tout pays partie à la Convention. Cet acte est donc, sur le plan juridique, dépourvu de toute force obligatoire quant à son contenu. De plus, la portée de cet acte reste faible par rapport à son domaine d’applicabilité.

En revanche, la prise de position par un pays lors de l’adoption d’une résolution au sein de l’Assemblée Générale de l’ONU prend une dimension plus considérable, du moins au regard de la communauté internationale. Bien que la portée juridique d’une résolution de l’Assemblée générale de l’ONU demeure du domaine de la soft law, la prise de position par un pays au siège de l’ONU laisse supposer qu’elle représente l’engagement officiel du pays, confirmé par son gouvernement.

Dès lors, il semble que la Tunisie s’est rendue compte des limites de ses possibilités d’action qui demeurent largement restreintes faute de moyens; notamment financiers, dans un contexte où les pays les plus riches dictent comment les décisions sont prises et font valoir leurs intérêts au détriment des pays en développement. Elle se serait donc rapidement rattrapée pour exprimer une position plus logique par rapport à sa situation, étant elle-même un pays qui dépend fortement des énergies fossiles et qui peine à se développer économiquement. Est-il besoin de rappeler, à cet égard, que les pays industrialisés, qui sont majoritairement riches, émettent nettement plus de gaz à effet de serre que les pays pauvres et pourtant ce sont ces derniers qui subissent la part majeure des conséquences.

Il n’est pas très réjouissant, cependant, de constater que les efforts visant à faire assumer aux pays pollueurs la responsabilité de corriger les dérèglements climatiques et de compenser les pays les plus affectés par ces dérèglements, débouchent sur très peu d’actions concrètes. Cette réalité que nous vivons, aujourd’hui, n’a pas été construite sur la justice sociale ou la réparation des préjudices subis par les moins fortunés. Il est question d’une injustice structurelle nécessitant une remise en cause fondamentale face à l’urgence de la crise climatique grandissante.